Le secteur peine à recruter des cuisiniers. Il emploie pourtant déjà, à des postes sous-qualifiés, les personnes les plus armées pour occuper les postes qui manquent : des femmes. Explications (et arguments qui ne tiennent plus).

La super équipe, majoritairement féminine, des cuisines scolaires de Castelnau-d’Estrétefonds où tout tout tout est fait maison.
Rencontre avec une cheffe de cuisine en restauration scolaire qui dirige aujourd’hui une brigade dans un collège public. Avant ça, ses débuts dans d’autres établissements, ont été plus disputés : une équipe entièrement masculine peu encline à revoir sa façon de cuisiner à son arrivée, puis, ailleurs, des tensions assez vives pour marquer durablement sa manière de diriger. Deux expériences vécues dans des établissements publics dont la restauration est auto-gérée (la restauration collective privée n’a pas le monopole des résistances, ni celui des progrès).
Des années plus tard, son message aux femmes qui hésitent encore à franchir le pas est sans détour : « Osez la restauration collective, on a besoin de vous. »
Le besoin, justement, est documenté noir sur blanc. En restauration collective, les femmes représentent 52 % des effectifs (davantage que dans l’hôtellerie-restauration classique avec 44 % de femmes) mais seulement 5,3 % d’entre elles accèdent à un poste cadre, contre 8,5 % de leurs homologues masculins.
Alors si l’on pense qu’il n’y a plus de poissons dans la mer, c’est peut-être qu’on ne s’intéresse qu’à ceux qui prétendent voler.
« Se pencher sur le recrutement des femmes permettra de répondre à la pénurie de compétences en restauration collective : aujourd’hui encore, les recruteurs cherchent d’abord des hommes et des profils homologues. »
Vivier sous-exploité ? Les chiffres, eux, ne laissent guère de place au doute. Reste à comprendre pourquoi et ce qui commence, malgré tout, à changer.

Femmes en cuisine collective : trois idées reçues qui ne résistent pas aux chiffres
Le secteur, pourtant, ne manque pas d’occasions de recruter largement : 73,9 % des projets d’embauche de chefs cuisiniers et 60,6 % de ceux de cuisiniers sont jugés difficiles en 2025. Un poste de cuisinier reste payé, en moyenne, 1 500 € à 1 550 € net par mois (environ 300 € de moins que la moyenne des employés diplômés, tous métiers confondus) pour des conditions de travail, elles, pas toujours dans la moyenne.
Se priver de la moitié des talents disponibles pour l’encadrement, dans ce contexte de pénurie chronique, relève moins de la stratégie que de l’habitude. Trois arguments continuent en effet à circuler pour justifier le statu quo. Aucun ne résiste longtemps à l’examen.

1. Elles ne tiendraient pas physiquement le rythme
Les femmes sont déjà en cuisine collective — mais sur les postes les plus exigeants et les moins qualifiés : employée de restauration au froid, caisse, service. L’argument de la pénibilité ou de l’endurance s’effondre sur ses propres chiffres : les femmes encaissent déjà la charge de travail.
Ce qui leur manque, ce n’est pas la résistance — c’est la reconnaissance et la qualification qui devraient aller avec.
2. Elles n’auraient pas assez d’autorité pour tenir une brigade
L’autorité qui se décrète par la seule fonction (le sacro-saint « coup de gueule » de brigade) est un modèle qui date. Plusieurs des dirigeantes interrogées pour cet article associent spontanément leur style de management à l’écoute et à l’échange, des qualités aujourd’hui plus efficaces (et plus attendues, notamment par les jeunes générations qui arrivent dans les cuisines) qu’une autorité imposée par le seul titre.
Faire monter une équipe en compétences en valorisant les parcours individuels n’a jamais nécessité de hausser le ton.
3. Elles seraient trop prises par leur vie de famille
Premier constat, souvent oublié : contrairement à la restauration commerciale ou traditionnelle, la restauration collective a structurellement moins de soirs, peu ou pas de week-ends, un rythme plus proche du calendrier scolaire. Sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, le secteur est objectivement mieux placé que le reste de la restauration, pas moins bien.
Second constat, celui des moyens : la taille des principaux groupes de restauration collective, et celle de leurs clients (grandes entreprises, collectivités, groupes de santé, grandes écoles), devraient permettre de financer plus largement des solutions de garde d’enfants. Ce n’est pas une question de capacité. C’est une question de priorité.
Aucun de ces arguments ne résiste longtemps à l’examen. Reste la question qui dérange : pourquoi le statu quo perdure-t-il encore ?
Restauration collective : des signes concrets que la place des femmes peut rapidement évoluer
La bonne nouvelle, c’est que le secteur n’attend pas une hypothétique prise de conscience collective pour bouger : plusieurs sociétés de restauration collective, dont les majors, ont déjà lancé des actions concrètes, avec des résultats mesurables.

Chez Sodexo, la féminisation du comité exécutif progresse : 45 % de femmes fin 2022, contre 39 % un an plus tôt, avec un objectif affiché d’équilibre complet (fourchette 40 – 60%) au sein de l’ensemble des équipes dirigeantes locales d’ici 2025, dans 53 pays — un cap dont l’atteinte reste à confirmer.
Chez Elior France, un plan de mentoring des équipes de direction a été lancé en mars 2025 : une approche volontaire entre dirigeantes (le « top 100 » des femmes du groupe accompagné par les 10 cadres dirigeantes les plus expérimentées), et des indicateurs qui bougent déjà : de 13 à 40 femmes parmi les 100 principaux dirigeants. Également, la SRC a créé une classe de formation entièrement féminine aux métiers de cuisinants.
Chez Compass Group France, la Direction RSE et la Direction Culinaire pilotent conjointement un programme de détection des talents féminins en cuisine et un réseau interne dédié, avec un objectif affiché de 50 % de femmes en cuisine d’ici 2030. Et des détails qui comptent autant que les grands objectifs, comme la veste de cuisine désormais adaptée aux femmes enceintes.
Chez Restalliance, structure plus petite, l’action passe par le local et l’insertion : le programme Propulseo, porté à Lyon par la Fondation Emergence (dont la Directrice Générale du groupe est elle-même membre du bureau), accompagne des jeunes en difficulté sociale vers les métiers de la restauration.
Le renouvellement passe aussi par la formation. La part de femmes parmi les alternants du secteur progresse d’année en année (53 % à 56 % en trois ans selon Akto) : un signal, ténu mais réel, que la relève se féminise déjà avant même d’arriver sur le marché du travail.
Un vent démographique plus large pousse dans le même sens : 39 % des salariés du secteur ont plus de 50 ans, contre 12 % de moins de 29 ans (une pyramide des âges inversée par rapport au reste de la restauration) qui promet un mouvement de départs à la retraite significatif dans les cinq prochaines années.
Ajoutez à cela une évolution sociétale plus large (de plus en plus de cadres hommes prennent des congés parentaux, signe que les repères bougent aussi côté masculin) et le secteur avance bien qu’à pas feutrés, un peu forcé par la société plutôt que par choix.
Le vrai frein n’est pas un manque de compétences, c’est un manque de vision
Pour JUNE Accompagnement et Facilitation, ce constat appelle une conclusion simple : les femmes ne sont pas prises suffisamment au sérieux en cuisines collectives. Il leur manque moins de compétences que de visibilité et de modèles auxquels s’identifier.
C’est précisément pour cette raison que JUNE publie, depuis 2025, des portraits de femmes qui font la restauration collective au quotidien : une manière concrète de combler ce déficit de représentation, dans la continuité de démarches comme celle de l’association Elles Sont Food, dont notre fondatrice est membre.
Reste une question plus inconfortable, que les chiffres ne permettent pas totalement d’esquiver : si le secteur emploie très majoritairement des femmes mais reste dirigé très majoritairement par des hommes, cette discordance est-elle vraiment étrangère à la lenteur du mouvement ? Nous ne trancherons pas ici, mais la question mérite d’être posée aussi franchement qu’elle est vécue sur le terrain.
Ce qui est sûr, en revanche, c’est l’intérêt très concret d’accélérer, au-delà du seul argument de justice. Ouvrir plus largement l’encadrement aux femmes, c’est aussi soulager des équipes opérationnelles qui passent un temps considérable — et épuisant — à gérer les absences et les recrutements sur site. La boucle se referme : les femmes ne sont pas seulement une question d’équité. Elles sont la réponse la plus immédiate à une pénurie que le secteur documente lui-même, chiffres à l’appui.
La cheffe de cuisine citée en ouverture n’aurait pas dit autre chose. Elle non plus n’a pas attendu et, après des débuts compliqués, c’est elle qui dirige aujourd’hui sa brigade.

Conclusion : un vivier déjà là, une décision à prendre
La restauration collective n’a pas de pénurie de talents féminins. Elle a une pénurie de postes en cuisine réellement ouverts aux femmes, de temps consacré et de vision assumée. Les femmes qui pourraient encadrer les cuisines de demain travaillent déjà, aujourd’hui, en salle, en caisse ou en poste froid. Le vivier existe. Reste à s’y intéresser vraiment.
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